Extraits de la correspondance Roger Munier / Jacques Réda

Roger Munier, le 15 août 1969

El Cueto, 15 août 1969

Mon cher Jacques

Cette lettre commencera, comme il est de rigueur, par des excuses. Mais j’ai à plaider une cause chère et je sais que tu me pardonneras mon silence. Voilà : j’ai été requis, mobilisé, littéralement dévoré par Orphée (1). Ce livre sera ce qu’il sera, hors courant, à contre-courant, mais on ne pourra contester l’authenticité au moins de son départ. Il est parti, maintenant, et vraiment dans la grâce. Un mois ou presque que je ne pense qu’à lui, trois semaines que je l’écris, à ma manière, à petits pas, dans une sorte de ravissement contrôlé, de dérive conduite, d’amour en somme. Occupé exclusivement par cet amour de tous les instants, ne pensant plus qu’à ça, sans autre lecture que celle, distrayante et morne, du journal quotidien, pour garder un peu les pieds sur terre, ne pas m’absenter au-delà du raisonnable. Une sorte de rêverie obsédée, coupée de temps d’écriture, le plus souvent matinaux, selon ma pente. « Il » a vécu devant moi, « Elle » a fait sa rencontre déjà. Avec l’évidence presque de personnages de roman. Des idées, concepts devenus chair, images fluides d’idées, de concepts, ont vécu enfin et d’une vie indubitable. J’ai approché, peut-être réussi, ce que je cherchais depuis si longtemps : vaincre l’abstraction, animer réellement la pensée, sans rien sacrifier de sa rigueur, avoir enfin raison de son formalisme vide, tentant et destructeur. Qu’est-ce que cela donne ? Tu en jugeras à mon retour. Mais le premier « mouvement » (il faut toujours que j’aie recours à l’homologie musicale) de la première partie : Eurydice (la seconde aura pour titre Orphée) est terminée dans son premier jet, son déjà et presque définitif. Voilà donc mon excuse, ce n’est vraiment qu’une excuse, mais c’en est une, n’est-ce pas ? Ce retranchement fut d’ailleurs habité et par toi-même plus que par nul autre, car j’ai eu à me débattre dans ces pages avec l’énigme du poème, du poète, et c’est toi et ton œuvre qui m’ont, comme par un mouvement fatal, inspiré. Ce livre, s’il existe vraiment un jour, sera plein de toi et de nos échanges.

Pour le reste, mon Dieu, tout va bien, très bien même. Le « reste » qui fut pour moi, par une curieuse inversion, durant ces semaines « l’autrement », ma convalescence donc, s’est poursuivie au mieux, sous le charme. Tout semble désormais consolidé, en place et je suis prêt à reprendre mon travail le 1er septembre. J’arriverai à Paris le dimanche matin 31 août et t’appellerai dans la journée au téléphone. Le temps n’est plus très beau, mais je n’y ai guère fait attention. Une aventure, un passage un peu difficile de ma vie, sont terminés et je repars, avec l’impression qu’une sorte de nouvel âge commence. Il faut passer au mieux le seuil des quarante ans.

D’autres nouvelles. La traduction de Qu’est-ce que la métaphysique ? a reçu l’entière et chaleureuse approbation de Heidegger, qui m’a écrit, en introduction à cette version française, la lettre que nous souhaitions (et qui sera publiée dans Commerce (2)). Cette lettre me lie à Heidegger désormais à peu près comme le fut Beaufret, car elle laisse espérer un autre écrit, plus vaste (si Dieu prête vie à ce grand homme qui a maintenant 80 ans !) en réponse aux questions que je posais il y a trois ans. Y aura-t-il après la Lettre sur l’Humanisme une « Lettre sur la science moderne et la technique » ? Attendons.

(…)

J’ai hâte aussi de palper le manuscrit, je pense définitif, de ton recueil (3). Tout ce que tu m’en dis montre que cette œuvre vit réellement pour toi. Mieux vaut qu’elle soit plus courte, dans les limites requises pour qu’il y ait livre, pourtant. La beauté d’Amen (4) tient, pour une grande part, à la qualité de ce qui fut retenu pour ce recueil. Ne prends donc, ne garde que le meilleur.

Voilà, mon cher Jacques. Je termine ici, car je voudrais que cette lettre parte sans retard. Le temps est gris et la mer plombée, mais juste à cet instant, comme en flagrant délit de lumière par une trouée dans le ciel de nuages lourds, la soie tranquille vient de s’iriser d’une tache d’argent. Je te dédie, avant qu’il ne passe, ce reflet fugace. Que tout aille au mieux pour toi, pour vous tous.

Un gran abrazo !
Roger

1. Midi d’Orphée paraît dans Le Nouveau Commerce au printemps 1970 (Cahiers 15-16). La version complète et définitive de l’ouvrage sera publiée en 1994 chez Lettres Vives sous le titre Orphée.
2. Le Nouveau Commerce N° 14, automne 1969
3. Il s’agit sans doute de Récitatif, paru chez Gallimard en 1970
4. Jacques Réda, Amen, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1968

Jacques Réda, le 29 décembre 1973

Lettre adressée au Lyaumont (70800 Saint-Loup sur Semouse), où la famille Munier venait de s’installer. Jacques Réda y évoque notamment son manuscrit de La Tourne.

Roger Munier, Le Lyaumont, 20 janvier 1974

(Sur La Tourne, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1975)

Jacques Réda, le 4 mars 1982

Mon vieux Roger,

Je ne t’ai pas encore bien remercié pour Le Moins du monde mais la santé de Nicole nous a de nouveau donné des soucis vers la mi-février, et il a fallu la réopérer cette semaine (je la soupçonne d’être un peu jalouse de tes records chirurgicaux). Il n’y a heureusement pas eu de mauvaise surprise, et le rétablissement va bon train. Je pense qu’elle pourra quitter la clinique dès dimanche, pour une longue convalescence qui débordera largement sur avril. Nous irons sans doute renifler de l’iode du côté de Dieppe vers la fin de ce mois. En même temps je me débats dans un nuage de petites tâches – moustiques harcelants et d’horizon nul mais il faudra bien que j’en sorte.

C’est un des agréments de ton livre, qu’on peut l’ouvrir au hasard des instants, ou se donner des instants pour en lire quelques paragraphes ou pages. Ne me fais pas dire que c’est un livre d’agrément. Au contraire même dans bien des cas, lorsqu’il vous replace devant ce qui est (qui n’est pas) avec une sorte de poigne inflexible sous son apparente douceur. Alors il y a des trous qui se creusent, souvent vertigineux. Ta réflexion me paraît à la fois dépourvue de toute complaisance (ce pour quoi le fragment peut si bien lui convenir) et dans le meilleur sens ambiguë, c’est-à-dire obligeant à réfléchir par une sorte de jeu de contrariétés très efficace. Mais on en reparlera. J’espère que tout va pour le mieux au Lyaumont. Toute notre amitié à vous deux.

Roger Munier, El Cueto, le 25 novembre 1982

Jacques Réda, le 4 octobre 1983

Cher Roger,

Ton Visiteur* est un des rares que la Poste ait consenti à introduire dans ma boîte depuis des semaines. Il y a paraît-il d’interminables grèves de tri. On ne reçoit pas ce qu’on vous envoie et ce qu’on expédie n’arrive plus. J’en ai des preuves. Ça n’encourage pas à écrire. J’y songe pourtant depuis longtemps, bien que les nouvelles soient ordinaires. Environ en un mois, j’ai à peu près mis d’aplomb la version définitive (?) de mon prochain livre, auquel j’aimerais simplement ajouter quelques pages à prendre sur le vif ou sur le motif, c’est-à-dire cette fois dans la Somme où je pigne de ne pas être en ce moment – mais je dois attendre un creux suffisant dans le tas renouvelé des lectures. Et alors sans doute l’automne et la pluie seront là. Ce livre dont je te parle est en somme (c’est le cas de le dire) une extension du petit PLM (multiplié par 5 ou 6). Après quoi je me jure de ne plus rien écrire, c’est trop de travail. On verra ce que vaut cette promesse. Je pense que mon recueil d’articles sur Cingria sortira chez Fata Morgana en novembre (Bois sec, bois vert vient de reparaître dans L’Imaginaire, tu l’auras peut-être aperçu). Voilà donc les nouvelles. Pendant ce temps je t’imagine passant d’un pupitre à l’autre – Paz, Rimbaud – et un troisième où le Visiteur se fait moins attendre qu’on ne croirait. En tout cas je retrouve bien ton mouvement si typique dans ce nouvel ensemble, avec ses accès saisissants et parfois cette façon d’énoncer flegmatiquement des choses terribles (entre autres, le début du paragraphe V). mais le flegme n’est bien sûr qu’apparent. N’empêche que cette pensée se rapproche beaucoup de la corde raide, non pour une virtuosité, mais parce qu’elle s’avance sur le vide – et sans filet – afin de voir ce qu’il a dans le ventre.

Je ne sais où en sont tes projets, entre Le Lyaumont, Espagne et Courbevoie. Peut-être vas-tu te manifester à Paris un de ces jours. Frénaud vient de rentrer un peu requinqué d’un voyage en Dordogne mais je pense qu’il a appelé de Bussy – ces va-et-vient perpétuels suffiraient à étourdir un homme plus solide. Mais peut-être en a-t-il besoin.

Nicole aussi te remercie pour le livre et la dédicace. Elle (Nicole) semble assez satisfaite de son emploi du temps, moins chargé et plus harmonieux que l’année dernière.
À bientôt ? J’espère mais l’absence en ce qui nous concerne est toujours conjurée. Amitiés à vous deux
JR

* Le Visiteur qui jamais ne vient, Éditions Lettres Vives, 1983

Jacques Réda, le 25 janvier 1989

Cher Roger,

Merci pour les Simples*. Je crois que toutes ces notes que tu accumules depuis si longtemps (ça doit faire une masse considérable) définissent un genre tout particulier qui n’est que le leur. Ni aphorisme, ni « fragment », ni quoi que ce soit d’autre. Pour moi, je serais tenté de les appeler poèmes, des poèmes qui ne s’encombrent pas de l’appareil habituel, toujours plus ou moins rhétorique. Il n’y a plus que l’essentiel – une pointe qui naît de la rencontre du regard, de la sensation et de la pensée. Encore est-ce bien mal formulé. Parce que la pointe est en même temps une brèche – assez vertigineuse parfois comme tu le disais. Cela fera de nouveau un bel ensemble. Je le réserve pour septembre (ou octobre si tu préfères) car c’est à peu près la cohue jusqu’à l’été.

Pas encore habitué, comme tu vois, à ce nouveau stylo que j’ai reçu de Nicole pour mon 60e anniversaire – hier soir. Et j’ai beau me répéter ce 60, je n’y crois qu’à moitié. (Pour 40, au contraire, ça a été tout une histoire).

À bientôt. J’espère vivement que vous voici rassurés pour Quéty

Encore merci avec toute mon affection
JR

* Simples, que Jacques Réda envisage de publier dans la NRF, dont il est alors le directeur

Roger Munier, Le Lyaumont, 17 novembre 1993

À propos d’Aller à Elisabethville, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1993.

Roger Munier, Le Lyaumont, 31 août 1993

Jacques Réda, le 6 mai 1994

Sur Orphée, Lettres Vives, collection « Terre de poésie », 1994

Roger Munier, Le Lyaumont, 14 mai 1994

Roger Munier, Le Lyaumont, 8 février 1995

Jacques Réda, le 7 octobre 96

Cher Roger

C’est hier, sur la terrasse de Saint-Germain en Laye, au soleil resplendissant mais déjà un peu mélancolique d’octobre, que j’ai lu d’une traite l’Éternité*. J’avais eu l’envie de voir des arbres – beaucoup d’arbres, plus qu’aux Buttes Chaumont – et de concilier ce désir avec une visite à ma tante qui finit ses jours chez les Sœurs Augustines de Saint-Germain. On n’imagine pas de meilleur endroit pour une telle lecture – tu le connais certainement : la terrasse simple et majestueuse qui s’en va comme à l’infini dans une légère brume, entre la masse de la forêt et l’espace encore à demi préservé de la vallée de la Seine. Le site parfait pour « il y a ». « Il y avait » ce type bouquinant assis dans l’herbe, mais il ne l’avait pas complètement : le type était en train de suivre le démontage implacable de son manège, quitte à comprendre en conclusion qu’on ne s’en évade pas. Ce texte m’a paru d’une beauté tout à fait comparable à celle du site – de cette beauté rare qui procède à la fois d’une exacte mais bardée ordonnance de la pensée, et de son rapport toujours sensible avec le réel et nos perceptions, nos émotions. Une sorte de sérénité presque poignante, comme cette large allée qui va se perdre dans son lointain. Et puis cette méditation rencontre bien de mes réflexions familières – plus désordonnées – sur le rien et le temps. Je ne peux guère les énoncer qu’au moyen de certaines images ou scènes qui les provoquent. Il me semble que j’y cherche un dépassement, dont la rigueur circulaire de ta dialectique me fait voir l’illusion – jusqu’à cet autre dépassement qu’on ne devrait pouvoir qualifier d’aucune manière, mais que tu parviens à représenter dans tout ce qu’il a d’infini et de grandiose, de terrible et de doux. Tout cela n’a pas fini de creuser des remous dans ma cervelle.

J’ai passé assez lamentablement la fin de l’été. De la fin d’août à la quasi fin de septembre, une espèce de catarrhe invincible m’a étouffé, intoxiqué, déprimé. (…) Voilà aussi pourquoi je ne t’ai pas donné plus tôt des nouvelles. Je me trouvais trop piteux. Je prendrai bientôt des tiennes, mais je tenais d’abord à te remercier pour ce que l’Éternité m’a donné, avec mon affection fidèle.

JR

* Éternité, Fata Morgana, 1996

Roger Munier, Le Lyaumont, 9 février 1997

Jacques Réda, le 9 janvier 2010