L’Absent

Roger Munier

Le Lyaumont, 19 avril 2001

Je n’ai pas connu mon père, mort quand j’avais neuf mois. J’ai donc été sans père, ma vie durant. Cette circonstance particulière, à l’écart des lois de nature, s’inscrit sourdement dans l’être, peut dominer un destin. Elle crée un vide, une carence qui n’est pas toujours clairement ressentie, mais qui existe. Un manque essentiel, même s’il échappe, si la vie fait qu’il échappe, et qui laissera toujours une trace, dans la suite…

Le manque opère quand il échappe, s’il est de soi ce qui échappe, comme manque. Il est là, mais sans contours, dérobé, insaisissable, dans une continuelle esquive. Je n’ai eu longtemps que l’idée la plus vague de ce que peut être un père, de sa présence tutélaire au cours de l’enfance et après, de ses paroles, de sa secrète ou plus forte influence dans l’éducation, de ses conseils s’il peut en donner, et tant qu’il le peut. Et surtout de sa présence physique, de mon origine charnelle en lui, réelle et vivante devant moi. Celle-ci presque incernable et même opaque. J’ai, bien sûr, des photographies de lui. Il m’arrive maintenant encore de les interroger, de me placer intensément devant l’une d’elles. Il s’agit de mon père. On m’a dit et je constate qu’il était beau, élégant, un peu dandy, mais pour le reste je ne devine rien, n’éprouve rien ou presque, rien qui relève d’un continu charnel entre lui et moi, moi qui pourtant vient de lui. J’interroge dans le vide. Son effigie ne me parle pas, ne vibre pas plus que ne ferait celle d’un inconnu. Je cherche à m’en pénétrer, mais en vain. Elle ne produit en moi aucune émotion comparable à celle que j’éprouve aussitôt devant des photos de ma mère, aujourd’hui disparue elle aussi, mais que j’ai entourée sa vie durant, jusqu’à sa mort, chez moi. Devant les images de mon père que je scrute, que je cherche à déchiffrer, c’est le vide des sentiments, presque des pensées. Une photo, vraiment ne parle qu’à travers les souvenirs vivants qu’on a d’un être. Je n’en ai pas. Mon père est et sera de toujours l’absent. Il fait défaut comme « mon père ». Mais il n’en reste pas moins mon père pour le fils que je suis. Outre l’origine charnelle, un lien me rattache à lui, étrange et fort, que je comprends mieux maintenant : celui du seul défaut, du manque.​‌

C’est un manque charnel – étrange mixte – et qui a fait de moi l’homme que je suis devenu, avec les années. Avoir son origine dans un être qui manque crée une solitude, une mise à part. Comme d’être le rejet de la souche d’un arbre disparu. Le rejet pousse en marge, laissé à lui seul, dans le risque. En cela bien différent du rameau, même fragile, issu du tronc et qui tient de lui en permanence sa force. Le rejet, dans sa croissance aux pieds tronqués de l’arbre, affronte le vide. S’il devient arbrisseau, puis jeune arbre, ce sera dans la mouvance inapparente de l’arbre abattu. En marge de son absence. Mais d’une absence nourricière et dont il dépend strictement dans son être. L’absence est vivante pour le rejet, vivante et oubliée. Sans qu’il le sache ou le ressente, elle le hante comme absence-là. Et plus même : comme absence devenue sa propre substance d’arbrisseau. Mais il est seul et doit se faire seul, dans une sorte de vide. Le vide sera son élément, sa naturelle ambiance, son entour – si ce n’est même un jour son face à face quand, émergeant du sous-bois, il s’élancera dans un vide plus grand : celui de l’espace dans sa béance, dans sa lumière, en haut.

Ainsi, je pense, le manque fit son travail en moi. L’absence du père y a creusé un vide que rien sans doute ne pouvait combler. Car il était sans nom, sans vibration, non ressenti. Comment d’ailleurs l’aurait-il été, si aucun moyen de comparaison n’était à ma portée, dans l’enfance et plus tard, qui eut pu me faire éprouver ce que pouvait être la présence d’un père dans la vie ? Mais n’est-ce pas aussi bien le propre du manque de ne pouvoir être nommé, identifié ? Il n’est que manque. En un sens même, moins il est ressenti, plus il est pur. Le manque de père, je le sais à présent, fut pour moi l’épreuve nue du manque. L’absence du père m’a préparé, prédisposé à reconnaître l’absence – comme absence. Elle fut un vide, et sans contours, mais opérant. L’absence ne s’apprend pas. Elle investit à sa manière, inapparente et sans bruit. Elle est épreuve, mais incernable, épreuve néante si l’on peut rapprocher ces deux mots.

Je rends hommage à mon père, mort jeune et qui, à l’âge que j’ai atteint, pourrait être mon fils – ce qui donne une dimension accrue, presque impensable, à notre rapport de manque – je lui rends hommage pour ce vide fécond qu’il a laissé en moi. Il m’a enclin à porter une attention toute autre aux choses du monde et de la vie. Il m’a, dans son absence qui m’a fait, renvoyé à une approche de l’absence qui hante le monde à mes yeux, à laquelle je n’aurais pas accédé peut-être, de mon seul fonds. Une absence que j’ai scrutée plus qu’aucun autre peut-être et dont la hantise est au cœur de l’œuvre à beaucoup d’égards incertaine que je laisserai derrière moi.

Et j’ajouterais, dans cette voie et sur la même foulée, que je lui dois sans doute, au fond le plus intime et secret de l’être, un autre pressentiment du divin. Partant d’un élan qui s’est tôt révélé vide et sans atteinte, j’ai été peu à peu conduit vers une épreuve du Dieu Absent lui aussi, du Dieu comme Dimension d’absence, en elle-même irradiée. Hanté dans mon être par un absent, j’étais tout désigné pour l’être, dans un monde à l’abandon lui aussi, par un Absent, son Absent. L’Absent non avoué, par force même oublié s’il est bien l’Absent, n’en reste pas moins l’Absent du monde, lancinant comme absent. Étais-je voué par cette épreuve qui m’a privé de père, à une approche sévère et nue du Dieu absent, comme reculé dans son désert, du Dieu divin ? Il m’est loisible de le croire, même si une telle vue à jamais me laisse en marge.

Camille Munier