Extraits de la correspondance Roger Munier / Jacques Réda
L’amitié profonde et durable entre Roger Munier et Jacques Réda date du début des années soixante. Elle s’est poursuivie au fil de rencontres régulières, des lectures que chacun faisait de l’autre et d’une correspondance continue. Dans Le Parcours oblique (1979), aujourd’hui réédité aux Éditions des Compagnons, l’essai qui donne son titre à l’ouvrage est consacré au recueil de Jacques Réda intitulé Amen. « Œuvre oblique, en effet, traversée de part en part d’un oblique élan, que ce livre au titre ambigu. On pourrait n’y voir que le poème d’un accord, l’aveu donné aux limites d’un espace humain préservé, en précaire équilibre entre deux abîmes. Il est cela aussi, comme le laisse entendre la part d’acquiescement présente dans l’amen. Il tente bien de nommer un séjour, de reconnaître un lieu viable. Mais les indices qu’il repère, les moments privilégiés qu’il isole montrent, me semble-t-il, qu’il n’y prétend que dans l’insécurité et la hâte incertaine d’un passage. Le séjour n’est pas immobile. Il est pris dans une sorte de mouvement, de tension qui le parcourt, comme s’il restait commandé par l’urgence de la marche. »
Jacques Réda, le 23 février 2014
Histoire d’une amitié
Ce fut grâce au poète René Ménard, qui dirigeait alors l’Office Technique pour l’Utilisation de l’Acier (OTUA), que je rencontrai Roger Munier, alors son collaborateur le plus proche. Comme en jugeait Cingria à propos de barques restées « textuellement bellovaques » du bord de l’Oise, cette circonstance métallurgique augmente la poésie au lieu de la diminuer. Il y avait en effet quelque chose de formidablement trempé, mais n’empêchant pas la souplesse, dans le caractère de Roger. Assez vite, aux séances de parlotte qui nous réunissaient sous l’égide de Ménard, (en compagnie, parmi d’autres, de l’écrivain Jacques Borel), nous avons ajouté des conversations en tête à tête bientôt presque hebdomadaires qui se tenaient le plus souvent Place Violet. C’était dans le début des années 1960. Beaucoup de traits de Roger m’impressionnaient, en particulier sa culture philosophique, et surtout la manière dont il en usait dans sa propre spéculation. Peut-être est-ce déjà vers cette époque qu’il me parla d’un livre qu’il préparait et dont il me lut des extraits au fur et à mesure : Le Seul, qui ne parut chez Tchou qu’en 1970. La date d’achèvement, portée en fin de volume, en fut le 23 février 1968, soit, jour pour jour, quarante-six ans plus tard, celui où j’entreprends la rédaction de ces pages.
Il y eut d’abord dans nos relations un certain côté maître et disciple, du fait que mes propres connaissances étaient, plus encore que lacunaires, désordonnées et sans rapport sensible avec l’attirance vague mais profonde qu’elles exerçaient sur moi. Il a suffi de trois mots – ceux sur lesquels Le Seul commence – pour opérer dans mon esprit une brusque synthèse, et donner quasiment la forme d’une équation à une expérience de mon enfance. En dépit de son intensité, ou à cause d’elle, je n’avais jamais jusqu’alors pénétré le sens qu’elle pouvait prendre, non seulement dans le domaine de la pensée, mais en tant que levier tout-puissant de la masse énigmatique du monde : La présence disparaît. Avec sa concision parfaite, cette phrase me semble retrouver l’énergie des formulations d’une époque où métaphysique et physique ne se distinguaient pas, et rendre à la première la capacité d’être la clé d’une porte que le seul calcul entrouvre, avec l’autre, devant l’impatience de l’esprit.
Je me raconte… Mais, parlant de moi, je ne fais que reconnaître ce que je dois à l’amitié que ne résument pas ces échanges, où ma part fut d’abord celle d’un auditeur un peu subjugué. Et d’autant que certainement il ne déplaisait pas à Roger d’avoir celle du pédagogue, sûr à juste titre de la supériorité de son savoir et de l’avoir orienté, élagué, structuré d’une façon tout à fait personnelle. Si j’avais été de mon côté d’un naturel plus déférent et plus ambitieux, j’aurais pu me voir jouer le rôle d’un Eckermann auprès d’un Goethe strictement philosophe. Roger et moi nous en serions amusés, car j’ai omis jusqu’à présent d’évoquer la part plus familière de nos rencontres et de nos dialogues. Elle alla s’accroissant à mesure d’ailleurs que, de plus en plus vite, diminuait le niveau du contenu doré de la bouteille, en tiers silencieux mais incitatif entre nous. (Mais qu’est-ce qu’on s’imagine ? J’ai recours encore à Cingria pour définir au mieux l’état qu’il nous arrivait d’atteindre dans nos propos, donc non pas ivres : « simplement affermis »).
Roger pouvait se montrer parfois brutalement catégorique, et il était toujours entier. C’est à dire qu’il laissait par exemple s’épuiser la sonnerie du téléphone, au cours de nos conversations, comme si les interrompre sur cette injonction eut été approuver son indélicatesse. Il aurait pu se satisfaire de pain rassis et d’eau, mais quand il buvait, il buvait, jamais au-delà de cet affermissement et non sans exigence sur la qualité du liquide. Et de même il se nourrissait, prenant volontiers en charge la responsabilité du menu et de la cuisine où il n’était pas question de prétendre l’aider dans la confection de ces quiches lorraines dont j’avais cru que ma mère détenait seule le secret. Et ces tartes aux quetsches ! Et ces cailles qui avaient sidéré André Frénaud !
Il y avait cela aussi que Roger était natif de Nancy et moi de Lunéville, et que tout métaphysicien qu’il était, il croyait dur comme fer, lui, homme d’acier trempé, à l’espèce de valeur mentale de la physique des sols où poussent des têtes bien faites, bien pleines et, plus encore, comme il se doit à l’Est, têtues.
Après Le Seul, la carrière sidérurgique de Roger connut des soucis que commençaient à partager cette industrie, et il fallut mettre fin à nos rencontres régulières. Désormais moins fréquentes, elles n’en devinrent que plus attendues. Arrivant de sa Vôge dont il aimait, et par nature et par principe, le climat souvent désastreux, nous nous retrouvions de temps à autre, je ne sais pourquoi, dans un bistrot de la rue La Boétie, que certains jugent subtil de prononcer à l’alsacienne, bien qu’elle soit défavorisée du point de vue du lyrisme. À quoi remédiait l’éloquence de Roger. Ensuite, le point de contact se déplaça au nord, près de la gare de Courbevoie où, bien que ce ne fût pas le moyen de transport le plus commode, je me rendais sur une pétrolette indépendante et aventureuse, comme l’était la substance de mes entretiens avec Roger. Durant la même période, j’eus non loin de là des rendez-vous amoureux qui, s’ajoutant à ceux de l’amitié, entourent encore d’un nimbe lumineux ces soirs métaphysiques et ces nuits qui l’étaient un peu moins. Roger ne se montrait pas moins entier dans ces affaires qu’au sujet de la quiche et de tel point chez Heidegger. Mais comme, entier, il l’était de manière encore plus absolue en amitié, il fut le dépositaire inflexible et prêt à en découdre de mon secret. Pour le reste, comme nous n’étions guère portés à ce genre de confidence courant entre lurons, nos entretiens, occasionnellement libres, ne m’ont rien appris de plus que ce qu’on peut trouver ici et là dans ces livres, soit une conception où la sensualité pessimiste voisinait, sans dommage pour elle, avec l’acier d’un jansénisme de fond.
Une nouvelle phase s’ouvrit ensuite, avec l’installation de Roger au Lyaumont. Il avait aimé les voyages, presque tous nécessités par son métier (toutes ces cartes postales, jamais réduites à des formules, envoyées d’Allemagne, d’Argentine, du Japon), mais je crois qu’il souffrit beaucoup moins de se sentir astreint à résidence qu’il ne se réjouît à cette occasion de s’y ouvrir, pour sa pensée, un espace encore plus profond. Et même, concrètement, avec le soin méticuleux qu’il apporta aux aménagements de son petit domaine des Erables, tant dans ceux de la maison que dans ceux du jardin dont la pelouse, légèrement en pente, descendait vers le soleil couchant à l’horizon comme tiré à la règle par une ligne ferroviaire. Sans doute celle qu’il empruntait parfois encore pour aller à Paris, et qui m’amenait à la station d’Aillevillers, image idéale de la petite gare posée entre deux infinis prêts à vous prendre délicatement en charge. J’y suis descendu et j’en suis reparti plus d’une fois dans cette période, et toujours en été, si bien que Roger, qui avait renoncé à séjourner dans sa villa d’Espagne, m’accueillait souvent seul et en maître de maison, dont j’ai déjà souligné les soins méticuleux, quelquefois jusqu’au formalisme. Il n’aimait pas le travail bien fait : il le voulait dans le moindre détail irréprochable. Et l’obtenait. Au moment de mes premières visites, il disposait encore d’un vélomoteur que lui interdirait bientôt l’état de sa colonne vertébrale et, comme le train avait apporté en même temps que moi mon propre engin, nous avons accompli aux environs de petites randonnées pétaradantes. Roger choisissait l’itinéraire qu’il jugeait le plus séduisant et, revenus par la même route, considérant que dans ce nouveau sens elle n’était plus exactement la même, nous estimions qu’Héraclite avait eu bien raison de dire qu’on ne se balade jamais deux fois sur le même bitume.
Je pourrais multiplier les anecdotes mais un être moins anecdotique que Roger se conçoit mal. D’anecdotes il n’y en avait pas pour lui qui savait le poids d’une feuille qui tombe et ce qu’indique un rayon de lumière fugitif. En ce sens, plusieurs de ses livres forment pourtant aussi des recueils d’anecdotes illustrant toutes une manifestation de l’événement que la petite phrase inaugurale du Seul épingle. Pour curieux que je sois des commentaires pertinents que son œuvre ne peut manquer de susciter, et auxquels je ne me crois pas capable d’apporter une contribution essentielle, elle me paraît aussi fondamentale que ce qu’elle énonce, et aussi sûre que la fine aiguille d’une boussole pour guider ceux qui s’engagent sur les chemins de l’interprétation. De tout ce qui est, Roger y a concentré et éclairé l’énigme. En effet la présence s’accomplit dans sa disparition, et je n’ai jamais su prendre mon parti de la sienne. Mais le propos, réversible, invite à méditer sur ce qui fait que l’absence apparaît
Roger Munier, le 15 août 1969
El Cueto, 15 août 1969
Mon cher Jacques
Cette lettre commencera, comme il est de rigueur, par des excuses. Mais j’ai à plaider une cause chère et je sais que tu me pardonneras mon silence. Voilà : j’ai été requis, mobilisé, littéralement dévoré par Orphée (1). Ce livre sera ce qu’il sera, hors courant, à contre-courant, mais on ne pourra contester l’authenticité au moins de son départ. Il est parti, maintenant, et vraiment dans la grâce. Un mois ou presque que je ne pense qu’à lui, trois semaines que je l’écris, à ma manière, à petits pas, dans une sorte de ravissement contrôlé, de dérive conduite, d’amour en somme. Occupé exclusivement par cet amour de tous les instants, ne pensant plus qu’à ça, sans autre lecture que celle, distrayante et morne, du journal quotidien, pour garder un peu les pieds sur terre, ne pas m’absenter au-delà du raisonnable. Une sorte de rêverie obsédée, coupée de temps d’écriture, le plus souvent matinaux, selon ma pente. « Il » a vécu devant moi, « Elle » a fait sa rencontre déjà. Avec l’évidence presque de personnages de roman. Des idées, concepts devenus chair, images fluides d’idées, de concepts, ont vécu enfin et d’une vie indubitable. J’ai approché, peut-être réussi, ce que je cherchais depuis si longtemps : vaincre l’abstraction, animer réellement la pensée, sans rien sacrifier de sa rigueur, avoir enfin raison de son formalisme vide, tentant et destructeur. Qu’est-ce que cela donne ? Tu en jugeras à mon retour. Mais le premier « mouvement » (il faut toujours que j’aie recours à l’homologie musicale) de la première partie : Eurydice (la seconde aura pour titre Orphée) est terminée dans son premier jet, son déjà et presque définitif. Voilà donc mon excuse, ce n’est vraiment qu’une excuse, mais c’en est une, n’est-ce pas ? Ce retranchement fut d’ailleurs habité et par toi-même plus que par nul autre, car j’ai eu à me débattre dans ces pages avec l’énigme du poème, du poète, et c’est toi et ton œuvre qui m’ont, comme par un mouvement fatal, inspiré. Ce livre, s’il existe vraiment un jour, sera plein de toi et de nos échanges.
Pour le reste, mon Dieu, tout va bien, très bien même. Le « reste » qui fut pour moi, par une curieuse inversion, durant ces semaines « l’autrement », ma convalescence donc, s’est poursuivie au mieux, sous le charme. Tout semble désormais consolidé, en place et je suis prêt à reprendre mon travail le 1er septembre. J’arriverai à Paris le dimanche matin 31 août et t’appellerai dans la journée au téléphone. Le temps n’est plus très beau, mais je n’y ai guère fait attention. Une aventure, un passage un peu difficile de ma vie, sont terminés et je repars, avec l’impression qu’une sorte de nouvel âge commence. Il faut passer au mieux le seuil des quarante ans.
D’autres nouvelles. La traduction de Qu’est-ce que la métaphysique ? a reçu l’entière et chaleureuse approbation de Heidegger, qui m’a écrit, en introduction à cette version française, la lettre que nous souhaitions (et qui sera publiée dans Commerce (2)). Cette lettre me lie à Heidegger désormais à peu près comme le fut Beaufret, car elle laisse espérer un autre écrit, plus vaste (si Dieu prête vie à ce grand homme qui a maintenant 80 ans !) en réponse aux questions que je posais il y a trois ans. Y aura-t-il après la Lettre sur l’Humanisme une « Lettre sur la science moderne et la technique » ? Attendons.
(…)
J’ai hâte aussi de palper le manuscrit, je pense définitif, de ton recueil (3). Tout ce que tu m’en dis montre que cette œuvre vit réellement pour toi. Mieux vaut qu’elle soit plus courte, dans les limites requises pour qu’il y ait livre, pourtant. La beauté d’Amen (4) tient, pour une grande part, à la qualité de ce qui fut retenu pour ce recueil. Ne prends donc, ne garde que le meilleur.
Voilà, mon cher Jacques. Je termine ici, car je voudrais que cette lettre parte sans retard. Le temps est gris et la mer plombée, mais juste à cet instant, comme en flagrant délit de lumière par une trouée dans le ciel de nuages lourds, la soie tranquille vient de s’iriser d’une tache d’argent. Je te dédie, avant qu’il ne passe, ce reflet fugace. Que tout aille au mieux pour toi, pour vous tous.
Un gran abrazo !
Roger
1. Midi d’Orphée paraît dans Le Nouveau Commerce au printemps 1970 (Cahiers 15-16). La version complète et définitive de l’ouvrage sera publiée en 1994 chez Lettres Vives sous le titre Orphée.
2. Le Nouveau Commerce N° 14, automne 1969
3. Il s’agit sans doute de Récitatif, paru chez Gallimard en 1970
4. Jacques Réda, Amen, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1968
Jacques Réda, le 29 décembre 1973
Lettre adressée au Lyaumont (70800 Saint-Loup sur Semouse), où la famille Munier venait de s’installer. Jacques Réda y évoque notamment son manuscrit de La Tourne.
Roger Munier, Le Lyaumont, 20 janvier 1974
(Sur La Tourne, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1975)
Jacques Réda, le 4 mars 1982
Mon vieux Roger,
Je ne t’ai pas encore bien remercié pour Le Moins du monde mais la santé de Nicole nous a de nouveau donné des soucis vers la mi-février, et il a fallu la réopérer cette semaine (je la soupçonne d’être un peu jalouse de tes records chirurgicaux). Il n’y a heureusement pas eu de mauvaise surprise, et le rétablissement va bon train. Je pense qu’elle pourra quitter la clinique dès dimanche, pour une longue convalescence qui débordera largement sur avril. Nous irons sans doute renifler de l’iode du côté de Dieppe vers la fin de ce mois. En même temps je me débats dans un nuage de petites tâches – moustiques harcelants et d’horizon nul mais il faudra bien que j’en sorte.
C’est un des agréments de ton livre, qu’on peut l’ouvrir au hasard des instants, ou se donner des instants pour en lire quelques paragraphes ou pages. Ne me fais pas dire que c’est un livre d’agrément. Au contraire même dans bien des cas, lorsqu’il vous replace devant ce qui est (qui n’est pas) avec une sorte de poigne inflexible sous son apparente douceur. Alors il y a des trous qui se creusent, souvent vertigineux. Ta réflexion me paraît à la fois dépourvue de toute complaisance (ce pour quoi le fragment peut si bien lui convenir) et dans le meilleur sens ambiguë, c’est-à-dire obligeant à réfléchir par une sorte de jeu de contrariétés très efficace. Mais on en reparlera. J’espère que tout va pour le mieux au Lyaumont. Toute notre amitié à vous deux.
Roger Munier, El Cueto, le 25 novembre 1982
Jacques Réda, le 4 octobre 1983
Cher Roger,
Ton Visiteur* est un des rares que la Poste ait consenti à introduire dans ma boîte depuis des semaines. Il y a paraît-il d’interminables grèves de tri. On ne reçoit pas ce qu’on vous envoie et ce qu’on expédie n’arrive plus. J’en ai des preuves. Ça n’encourage pas à écrire. J’y songe pourtant depuis longtemps, bien que les nouvelles soient ordinaires. Environ en un mois, j’ai à peu près mis d’aplomb la version définitive (?) de mon prochain livre, auquel j’aimerais simplement ajouter quelques pages à prendre sur le vif ou sur le motif, c’est-à-dire cette fois dans la Somme où je pigne de ne pas être en ce moment – mais je dois attendre un creux suffisant dans le tas renouvelé des lectures. Et alors sans doute l’automne et la pluie seront là. Ce livre dont je te parle est en somme (c’est le cas de le dire) une extension du petit PLM (multiplié par 5 ou 6). Après quoi je me jure de ne plus rien écrire, c’est trop de travail. On verra ce que vaut cette promesse. Je pense que mon recueil d’articles sur Cingria sortira chez Fata Morgana en novembre (Bois sec, bois vert vient de reparaître dans L’Imaginaire, tu l’auras peut-être aperçu). Voilà donc les nouvelles. Pendant ce temps je t’imagine passant d’un pupitre à l’autre – Paz, Rimbaud – et un troisième où le Visiteur se fait moins attendre qu’on ne croirait. En tout cas je retrouve bien ton mouvement si typique dans ce nouvel ensemble, avec ses accès saisissants et parfois cette façon d’énoncer flegmatiquement des choses terribles (entre autres, le début du paragraphe V). mais le flegme n’est bien sûr qu’apparent. N’empêche que cette pensée se rapproche beaucoup de la corde raide, non pour une virtuosité, mais parce qu’elle s’avance sur le vide – et sans filet – afin de voir ce qu’il a dans le ventre.
Je ne sais où en sont tes projets, entre Le Lyaumont, Espagne et Courbevoie. Peut-être vas-tu te manifester à Paris un de ces jours. Frénaud vient de rentrer un peu requinqué d’un voyage en Dordogne mais je pense qu’il a appelé de Bussy – ces va-et-vient perpétuels suffiraient à étourdir un homme plus solide. Mais peut-être en a-t-il besoin.
Nicole aussi te remercie pour le livre et la dédicace. Elle (Nicole) semble assez satisfaite de son emploi du temps, moins chargé et plus harmonieux que l’année dernière.
À bientôt ? J’espère mais l’absence en ce qui nous concerne est toujours conjurée. Amitiés à vous deux
JR
* Le Visiteur qui jamais ne vient, Éditions Lettres Vives, 1983
Jacques Réda, le 25 janvier 1989
Cher Roger,
Merci pour les Simples*. Je crois que toutes ces notes que tu accumules depuis si longtemps (ça doit faire une masse considérable) définissent un genre tout particulier qui n’est que le leur. Ni aphorisme, ni « fragment », ni quoi que ce soit d’autre. Pour moi, je serais tenté de les appeler poèmes, des poèmes qui ne s’encombrent pas de l’appareil habituel, toujours plus ou moins rhétorique. Il n’y a plus que l’essentiel – une pointe qui naît de la rencontre du regard, de la sensation et de la pensée. Encore est-ce bien mal formulé. Parce que la pointe est en même temps une brèche – assez vertigineuse parfois comme tu le disais. Cela fera de nouveau un bel ensemble. Je le réserve pour septembre (ou octobre si tu préfères) car c’est à peu près la cohue jusqu’à l’été.
Pas encore habitué, comme tu vois, à ce nouveau stylo que j’ai reçu de Nicole pour mon 60e anniversaire – hier soir. Et j’ai beau me répéter ce 60, je n’y crois qu’à moitié. (Pour 40, au contraire, ça a été tout une histoire).
À bientôt. J’espère vivement que vous voici rassurés pour Quéty
Encore merci avec toute mon affection
JR
* Simples, que Jacques Réda envisage de publier dans la NRF, dont il est alors le directeur
Roger Munier, Le Lyaumont, 17 novembre 1993
À propos d’Aller à Elisabethville, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1993.
Roger Munier, Le Lyaumont, 31 août 1993
Jacques Réda, le 6 mai 1994
Sur Orphée, Lettres Vives, collection « Terre de poésie », 1994
Roger Munier, Le Lyaumont, 14 mai 1994
Roger Munier, Le Lyaumont, 8 février 1995
Jacques Réda, le 7 octobre 1996
Cher Roger
C’est hier, sur la terrasse de Saint-Germain en Laye, au soleil resplendissant mais déjà un peu mélancolique d’octobre, que j’ai lu d’une traite l’Éternité*. J’avais eu l’envie de voir des arbres – beaucoup d’arbres, plus qu’aux Buttes Chaumont – et de concilier ce désir avec une visite à ma tante qui finit ses jours chez les Sœurs Augustines de Saint-Germain. On n’imagine pas de meilleur endroit pour une telle lecture – tu le connais certainement : la terrasse simple et majestueuse qui s’en va comme à l’infini dans une légère brume, entre la masse de la forêt et l’espace encore à demi préservé de la vallée de la Seine. Le site parfait pour « il y a ». « Il y avait » ce type bouquinant assis dans l’herbe, mais il ne l’avait pas complètement : le type était en train de suivre le démontage implacable de son manège, quitte à comprendre en conclusion qu’on ne s’en évade pas. Ce texte m’a paru d’une beauté tout à fait comparable à celle du site – de cette beauté rare qui procède à la fois d’une exacte mais bardée ordonnance de la pensée, et de son rapport toujours sensible avec le réel et nos perceptions, nos émotions. Une sorte de sérénité presque poignante, comme cette large allée qui va se perdre dans son lointain. Et puis cette méditation rencontre bien de mes réflexions familières – plus désordonnées – sur le rien et le temps. Je ne peux guère les énoncer qu’au moyen de certaines images ou scènes qui les provoquent. Il me semble que j’y cherche un dépassement, dont la rigueur circulaire de ta dialectique me fait voir l’illusion – jusqu’à cet autre dépassement qu’on ne devrait pouvoir qualifier d’aucune manière, mais que tu parviens à représenter dans tout ce qu’il a d’infini et de grandiose, de terrible et de doux. Tout cela n’a pas fini de creuser des remous dans ma cervelle.
J’ai passé assez lamentablement la fin de l’été. De la fin d’août à la quasi fin de septembre, une espèce de catarrhe invincible m’a étouffé, intoxiqué, déprimé. (…) Voilà aussi pourquoi je ne t’ai pas donné plus tôt des nouvelles. Je me trouvais trop piteux. Je prendrai bientôt des tiennes, mais je tenais d’abord à te remercier pour ce que l’Éternité m’a donné, avec mon affection fidèle.
JR
* Éternité, Fata Morgana, 1996

























